Bubble Gum
Bubble Gum (avril 2004) est le second roman de la juvénile Lolita Pille (LP), 21 ans. Le premier, Hell (mai 2002), elle l’avait écrit, du haut de ses 19 ans, en six mois. Tous deux ont été édités chez Grasset.
La forme:
Comme le premier roman de LP, Bubble Gum, quoique plus volumineux (338 pages), peut être lu en une journée comme il peut aussi bien se déguster sur une semaine à dix jours à raison de deux ou trois chapitres par jour.
Coutumière de la narration à la première personne du singulier, LP nous fait redécouvrir son style "à l’arraché" utilisé dans Hell : de longs monologues aux mots claquants dans de longues phrases volubiles, cadencées par de judicieuses virgules ou de salutaires conjonctions et contenues dans de longs paragraphes pouvant atteindre cinq pages! Une certaine unicité lie les deux romans où, tour à tour, LP donne alternativement la parole aux deux personnages principaux, l’héroïne (respectivement Hell et Manon) et son partenaire masculin (respectivement Andréa et Derek). Mais dans Bubble Gum, les paragraphes sont encore plus longs, les phrases encore plus longues et les mots plus claquants. Autre similitude : chaque fois, le partenaire masculin meurt avant la fin.
La jeune auteur, au travers de la trame de son roman, épingle avec une ironie cruelle les travers de nos contemporains, pas seulement de la jet-set dans laquelle elle évolue toujours avec aisance mais de toutes les catégories socioculturelles, bref ceux que Manon croise sur son chemin ou abandonne à leur triste sort. Elle procède en une sorte de Courteline moderne mais qui caricature, au delà d'un Daumier, à coups de scalpel et de cutter, sinon de hachoir de boucherie chevaline! Parce qu’elle "déteste", Manon frappe, et elle frappe, et elle frappe souvent à répétition, à longueur de lignes, à longueur de pages comme un boucher débitant, vite fait bien fait, un filet saignant en tournedos... et clac! et clac! et clac! Avec la même fougue qu’elle usera par la suite de son revolver :
Je déteste…
Je déteste les vieux cons du village, ces vieux qui se laissent crever, assis sur leur banc, leurs faciès alignés, comme une galerie de mauvais portraits… les présentateurs pontifiants… ces publicités qui te tutoient pour te vendre un Fanta citron… ces minettes en chaleur hystériques et obsédées par la tenue de leur déodorant… les radios locales avec leurs jingles ringards… l’humour lourdingue des speakers endormis… mes compagnons d’enfance planqués à fumer de mauvais pétards quand ils ne sont pas à la piquouze… le bouquiniste, un vieux type bourru à lunettes aussi poussiéreux que sa boutique…
Dans de tels moments, elle devient sublime, notre Lolita! Et ses mots ainsi aboyés rappellent, surgissant d’un lointain passé, le rythme du verbe cadencé d’un Lautréamont phtisique, cet écorché vif dans l’âme et le corps, qui, agonisant sur son lit de souffrances, continuait d’écrire ses dernières lignes fulgurantes dans un élan ultime ravivé par la fièvre, tel le scarlatineux Mozart tentant en vain de transcrire les dernières notes de son Requiem…
Au travers de Derek, LP s’en prend à une télé qui, devenue exhibitionniste de toutes nos misères, ne témoigne plus que de viols, de chirurgie esthétique ratée, etc (était-ce la télé qui faisait le con, ou le con qui faisait la télé ?) ; elle fustige la « Star Academy » issue du nouveau millénaire (une utopie nouvelle du : "Toi aussi, tu peux le faire") ; elle invective l’industrie du disque et le show-biz qui, à l’entendre, sont en phase finale de décadence totale (pourquoi s’épuiser à bien faire, quand on peut aussi faire de la merde ?... on convint d’éviter les auteurs : les auteurs faisaient chier, ils étaient obsédés par l’idée de faire passer un message dont tout le monde se foutait. On sectorisa la production : toi tu composes, toi, tu écris, toi, tu chantes, toi, tu danses : et le premier qui tente de l’ouvrir, c’est la porte… on obtint une merde d’une nullité réjouissante)
LP innove dans son genre, ce qui la rend magique... Et si elle porte des ongles longs, vous feriez bien de vous en méfier, surtout si vous êtes son amant… D’ailleurs, elle profite de son second roman pour régler quelques vieux comptes! Ainsi, sa fameuse tirade, reprise au dos de la jaquette : "Tu crois que j’ai besoin d’une invitation pour aller quelque part ? Elle est sur ma gueule, mon invitation !…". Une allusion à peine voilée à un incident qui serait survenu devant une boîte parisienne où les videurs ne voulurent pas, dans un premier temps, la laisser entrer alors qu’elle était déjà une écrivaine accueillie par les médias. Ailleurs, à la sortie de Hell, le patron connu d’une chaîne de cabarets parisiens l’avait même carrément déclarée persona non grata avant de, finalement, passer l’éponge.
Le fond:
Analyser une œuvre littéraire, c’est l’interpréter. Et il n’est pas évident d’interpréter une œuvre littéraire sans toucher à l’interprétation que l’auteur a voulu lui donner.
Le dernier tiers du roman de LP, par des changements de plans de plus en plus rapides, nous mène de surprise en surprise des plus brutales pour le plus grand bien du roman qui, dès ce moment, devient un véritable thriller qui a le don de maintenir en haleine le lecteur jusqu’au dénouement ! Au bout du livre, le duo Manon-Derek connaît un ultime crescendo de déchirements et de violences sur une vingtaine de pages avant le decrescendo de l’intrigue, soudain et bref, la tombée de rideau, la quiétude retrouvée pour Manon, juste avant le point final.
La trame du roman est géniale. LP s’est inspirée des « real TV » capables de truffer un espace clos de caméras invisibles et, plus marginalement, de "Greg le millionnaire", en dépit du fait qu’elle avait déjà pondu l'ébauche de son livre peu avant l'émission de cette TV-réalité qui mettait en scène un jeune et beau millionnaire factice, "Greg" (en fait maçon à la ville et délinquant repenti de son état), dans son manoir luxueux factice (loué pour l’émission) pour un jeu de séduction tout aussi factice auprès d’une palette de midinettes qui ignoraient la supercherie. La trame de Bubble Gum fait déjà penser à "Greg le millionnaire" une centaine de pages avant que le lecteur n'y trouve écrit noir sur blanc "Derek le milliardaire". Sauf qu’ici, à l’opposé de ce "Greg", Derek incarne dans le roman de LP un vrai milliardaire qui, usant de ses dollars, monte une supercherie à l’échelle planétaire aux dépens de la seule petite Manon qui, après sa chute, renaîtra, tel le Phénix de ses cendres, plus éblouissante que jamais !
La chute du roman est tout aussi géniale quoiqu'elle puisse laisser le lecteur sur sa faim dans la précipitation finale que met l’auteur à terminer l'histoire, un peu comme s'il manquait un chapitre ou du moins un chapitre plus conséquent que les 21 lignes qui forment le dernier! LP l’a sans doute voulu ainsi…
Ainsi, on aurait aimé voir Manon, qui a eu une pensée émue en abandonnant son père, reprendre contact avec lui (car à la suite de la mise en scène finale par Derek, créateur d’une fausse presse écrite, où le père de Manon est censé être décédé, rien ne vient contredire qu’il soit en fait encore en vie et Derek lui-même, à son sujet, répond à Manon : "j’en sais rien où est ton père…"). On aurait également aimé voir Manon, côté cœur, nouer une nouvelle relation avec, pourquoi pas, un garçon sympa de l'équipe de tournage qu'elle aurait appris à apprécier au cours de ces deux années de folies ! Bref, le happy end peut sembler tronqué au lecteur et Manon, enfin nouvelle vraie star, semble néanmoins, en fin de récit, demeurer inchangée en dépit de tous ces tragiques rebondissements successifs. Mais sans doute est-ce également voulu par l'auteur?